Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
"Voilà deux ans que j'ai quitté la France, et mes camarades partis en même temps que moi pour le service de la Cochinchine s'embarquent aujourd'hui à Saigon pour rentrer en Europe. Il y en a toutefois qui manqent à l'appel, tandis que moi, malgré tout, je suis encore là, solide et bien portant. (...)
Je ne donnerais pas ma place, ici sur ce plateau, pour un empire. Une température délicieuse, des récoltes de plantes abondantes, des oiseaux merveilleux, des insectes aux chatoyantes couleurs, tout cela au sein de la nature la plus magnifique, que puis-je désirer de plus ? Une seule chose, c'est que cet enchantement puisse durer longtemps, et c'est justement impossible. Aussi, est-ce avec une ardeur fièvreuse que je me mets en chasse, parcourant ravins, mamelons, forêts, clairières : coupant, taillant, grimpant aux arbres, écorçant tous les vieux troncs que je rencontre, massacrant tous les animaux qui passent à ma portée."
Jules Harmand, L'homme du Mékong, Phébus, 1994, pp 99-100.
Le premier extrait me semble un bon exemple du regard scientifique qui détruit ce qu'il observe ; le second, un bon exemple du regard "utilitaire" sur la nature,une nature à laquelle on n'accorde de valeur, et donc de respect, que si elle sert : on peut supposer que l'éleveuse n'aurait pas apprécié que l'on fasse la même chose avec l'une de ses bêtes, du moins, avant le passage à l'abattoir...Les Rocheuses du Colorado regorgent de ce genre de type, des hommes qui détestent simplement tout ce qui est sauvage. C'est une haine qui dépasse les bornes de la raison. Je me rappelle avoir parlé, il y a quelques années, à une vieille éleveuse, près de Ridway. Je lui raconte que j'ai vu un blaireau dans les prairies situées à l'est de Boulder, quelques semaines plus tôt, et que l'animal m'a semblé formidablement beau, musclé et le ventre aussi plat qu'une poêle à frire, filant sur l'herbe brûlée par le soleil avec cette démarche ondulante, inimitable. Incoyablement beau !
La vieille femme plisse les yeux derrière un écran de fumée de cigarette.
- Nous, on en a trouvé un, gros et vieux, dans ce champ là-bas, il y a quatre ans. (On dirait qu'elle évoque un souvenir joyeux). Et puis costaud, avec ça. Il a fallu qu'on l'étouffe avec un manche de pelle, deux hommes adultes qui appuyaient de toutes leurs forces à chaque bout, et même comme ça, il lui a fallu cinq minutes pour crever.
Je ne sais pas quoi répondre. Félicitations ? Vous êtes de vrais chefs ? Alors je ne dis rien.
Rob Schulteis, L'or des fous, Gallmeister, 2008, p. 100.