Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.

Publicité

Une compréhension très fine

Après un silence justifié par quelques déplacements ces dernières semaines, me voici de retour pour un nouvel extrait du livre de Rob Schulteis dont le journal "Le Soir" version papier vient de faire une critique élogieuse. Un extrait qui interroge notre regard sur la différence culturelle, la difficulté de percevoir cette différence et la violence qui en découle, mais aussi, le lien à la nature que nous avons, pour une grande part, perdu aujourd'hui.

     "De Sevier Lake jusqu'à la limite orientale de la Sierra Nevada, vous êtes dans le Grand Bassin : la contrée des Indiens fouisseurs. Les premiers explorateurs et historiens blancs appelèrent les habitants du Grand Bassin, les "Diggers", les fouisseurs, parce que précisément ils creusaient la terre à la recherche de racines et de vers, mangeaient des larves de mouches brunes et de sauterelles pour survivre. C'était à l'évidence un terme de mépris. L'historien H.H. Bancroft donne des premiers occupants la description suivante : "Ils passent l'hiver dans un état de semi-torpeur, enterrés au fond de trous creusés dans le sol, puis au printemps, ils sortent en rampant et, à quatre pattes, se mettent à brouter de l'herbe jusqu'à avoir recouvré assez de forces pour se relever ; ils ne portent pas de vêtements, ne font cuire aucun aliment ou presque, ne possèdent pratiquement pas d'armes, ne sont capables que de très vagues notions de religion. Ils passent leur temps dans une saleté repoussante, ne mettent aucun frein à leurs passions et on peut dire qu'il ne manque ici aucun chainon entre eux et la bête." Pauvre Bancroft ! Il aurait dû essayer de survivre sans acier, sans poudre, sans tissu résistant pendant un mois ou même une semaine - disons quatre jours et quatre nuits - dans cette terrible contrée.
     Bancroft ne pouvait évidemment rien comprendre aux Indiens du Bassin : c'étaient de grands omnivores, dotés de talents extraordinaires pour la survie, capables de tirer des lapins de chapeaux imaginaires, de faire apparaître des chevaux entre quelques brassées de roseaux morts, de dénicher de l'eau dans une mer de sable et de rocaille. Les tribus d'Indiens fouisseurs (...) vivaient dans les niches les plus arides du Bassin, des endroits reculés où Bancroft serait mort au bout d'un jour ou deux. (...) C'était une civilisation hautement sophistiquée : astucieuse, malléable, incroyablement adaptable et surtout infiniment mobile.
     L'impression produite sur les Blancs, clairement représentés par Bancroft, se révèle typique des réactions de l'homme occidental quand il se trouve en présence de peuples jouissant de très faibles ressources. Ce sont des "non-êtres", moins que des humains, et à ce titre ils deviennent un gibier potentiel. Les pionniers blancs du Bassin allaient autrefois chasser l'Indien le week-end, exactement comme aujourd'hui ils se lancent dans des expéditions punitives contre les animaux nuisibles : les morts valaient plus de points que les blessés, les adultes davantage que les enfants. (...)
     Il est possible que ce qu'avaient ressenti les Blancs du Bassin envers cette terre et ses occupants ait finalement été moins du mépris que de l'incompréhension et de la peur. Comment ces gens pouvaient-ils vivre là, sans poudre ni fer, sans puits, sans roues ni graisse ? (...) Et, étranges parmi les plus étranges, se trouvaient sans doute ces hommes obstinés et silencieux qui avaient choisi de vivre dans la partie la plus farouche et la plus hostile de grand désert américain.

     Nous savons aujourd'hui que leur survie était due à une compréhension très fine et presque surnaturelle des cycles saisonniers des graines, des fruits secs, des racines, des insectes et des rongeurs dans ces microenvironnements qui composent le Bassin. Prenant au filet des lièvres dans une prairie aux pieds des collines durant un mois, voilà que le suivant, ils ramassaient des pignons dans une forêt perchée en altitude dans une des chaines de montagnes avoisinantes (...) qui s'élevaient comme des atolls sur le fonds corallien du Bassin. Un peu plus tard dans l'année, il leur arrivait de chasser des oiseaux migrateurs sur un des lacs alcalins qui émaillent le désert."
Rob Schultheis, Sortilèges de l'Ouest, Gallmeister, 2009, pp. 157-159.
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article