Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
Aussitôt que le soleil eut disparu, le froid devint très vif. Je fus satisfaite de rentrer sous ma petite tente, et dès qu'Ezéchiel m'eut passé sous le battant un bol de soupe chaude, je fermai tout pour la nuit. J'avais une cruche d'eau près de moi, et quand à deux heures du matin j'essayai de m'en verser pour boire, elle était absolument gelée.
Enfouie dans mon sac de couchage, submergée sous des couvertures innombrables, je me sentais aussi bien qu'un chien esquimau sous la neige ; mais les herbes que j'avais cru devoir me fournir un bon matelas devinrent de plus en plus dures à mesure que la nuit s'écoulait. De vieux routiers prétendent que pourvu qu'on ait un trou pour sa hanche on peut dormir, si dur que soit le sol ; ces herbes semblaient n'avoir que des pleins et pas de creux, mais je dormis cependant assez bien.
S'il vous faut frotter une allumette pour voir l'heure qu'il est, il y a toute chance pour que vous rêviez que vous le faites, et qu'en réalité vous vous replongiez dans le sommeil. Ma montre lumineuse m'évita une telle tentation, et comme elle indiquait cinq heure du matin, j'éprouvai soudain la curiosité de braver le froid, de mettre le nez dehors et de voir à quoi tout cela ressemblait.
Un seul regard, et l'attrait d'un lit chaud - le seul coin chaud du monde - perdit toute force de persuasion. Car, je le découvrais maintenant, cette mince bande de toile me séparait d'une inspiration si belle que tout le reste fut oublié, et que je bondis hors de la tente pour la contempler.
Les étoiles brillaient encore dans le ciel qui pâlissait, la Grande Ourse à ma gauche, la Croix du Sud à ma droite. Les montagnes n'étaient que des formes vagues, à peine dessinées, car la vie de l'univers résidait non pas derrière moi dans ce rocher tangible, mais devant moi, dans cette bande de couleur orange qui encerclait la terre endormie. Un océan de brume s'étendait jusqu'à elle, aveugle, inerte, glacé : au-dessus de lui, la lune disparut comme une faucille vert pâle dans l'aube violette. L'éclat de l'aube gagnait le ciel, noyant les étoiles dans une lumière plus liquide, fondant la brume sous un soupir rosé.
Vivienne de Watteville, Petite musique de chambre sur le mont Kenya, Payot, 2001, pp. 54-55.