Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
Je m'efforce d'absorber toute la beauté que contient le monde : c'est presque trop pour moi. Tout en haut, je vois des traces d'animaux dans le talus accidenté, au bord de la vallée : les mouflons sont là. Un kilomètre et demi plus loin, au nord du camp, le minuscule ruisseau dévale des petits ravins et des affleurements de roche morainique. Je suis trop faible pour aller plus loin. Je gravis un des petits sommets pour avoir un dernier aperçu du paysage. Je fais deux pas et me fige : à soixante mètres, une douzaine de mouflons bleus me fixent du regard. C'est la première fois que je rencontre cette espèce. Il n'y a que des femelles et des jeunes, dont un tout petit agneau - le seul. Je connais cette espèce primitive, dont on pense qu'elle représente un ancêtre commun aux moutons et aux chèvres. Les mouflons bleus s'accouplent vers la fin de l'automne, et c'est à peu près tout ce que je sais de leur cycle de reproduction. Je reste immobile deux ou trois minutes. Les mouflons se remettent à brouter les touffes d'herbe sèche et drue. Je me laisse lentement choir sur un genou et ajuste mes jumelles devant mes yeux. C'est une mauvaise initiative - le geste rappelle peut-être un léopard des neiges prêt à bondir - car les mouflons réagissent aussitôt. Je compte dix-huit ovins qui fuient en bondissant à travers un champ de roches brunes qui m'arrivent à hauteur du genou. Une femelle reste en arrière et me fixe encore quelques minutes, puis elle part au petit trot rejoindre le groupe qui a descendu la vallée et est à présent hors de ma vue.
Doug Peacock, Une guerre dans la tête, Gallmeister, 2008, p. 122.