Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
L'ermitage de San Nicolas est halte de beauté et de sérénité, de ces endroits qu'on aimerait plus nombreux sur le chemin, proposant non seulement l'intendance matérielle du dormir et du manger, mais aussi un ressourcement spirituel, des lieux de rencontre et d'échange autour d'une musique, d'un chant, d'une prière... L'ancien hôpital pour pèlerins, du XIIème siècle, a été restauré en une grande salle commune avec, à l'est, dans une absyde romane, un petit autel avec une simple croix de bois et une icône. La salle baigne dans la pénombre, bienfaisante après la lumière écrasante du dehors, et une douce musique, de celles qui élèvent l'âme, ajoute à l'atmosphère de paix et de repos. Tout est beau, simple, dépouillé. Quelques pèlerins entrent puis repartent, fuyant cette auberge si peu conforme aux autres. Nous ne serons que sept à faire halte ici ce soir.
Après la préparation en commun du dîner, José et Jaime, les hospitaliers, nous invitent à participer à la cérémonie du lavement des pieds.
"Au nom du Christ, soyez les bienvenus. Puisse cette halte vous rafraîchir et vous donner la force pour continuer votre chemin jusqu'à Santiago."
Geste d'accueil, d'humilité, symbole de charité, comme l'a enseigné le Christ à la veille de sa Passion, lavant lui-même les pieds de ses disciples, et comme cela se pratiquait, dans certains hôpitaux du moyen-âge.
Majestueuse ambiance pour le dîner autour de la grande table nappée de blanc; vieux fauteuils de cuir, bougies éclairant les murs de pierre, hospitalier se faisant maître d'hôtel, on se croirait volontiers revenus aux premiers temps de cet hôpital. Puis nous nous réunissons autour de l'autel pour un moment de musique. Instant unique de recueillement, de paix parfaite.
Nous nous mettons au lit, sans un bruit, tous gagné par cette atmosphère. A huit siècles de distance, nous ressentons profondément l'écho de tous nos aïeux qui ont fait halte ici. Dans ces murs, qui ont vu passer tant de nos semblables, nous nous sentons faire partie de cette longue cohorte d'humanité en route vers une étoile. Jaime passe souffler les bougies, n'en laissant qu'une qui va brûler sur l'autel pendant une partie de la nuit. Je m'endors aussitôt, totalement en paix.
Journée difficile [...] Le soleil cogne dur, le paysage a perdu de son charme à mes yeux, je ne parcours que quinze kilomètres jusqu'à Fromista, et je suis triste.
Triste de quitter San Nicolas. J'aurais tant voulu me laisser encore bercer par la musique, par la paix du lieu. Triste de penser que c'est la première soirée de cette qualité sur le chemin et que ce sera sans doute la seule. Triste de m'imaginer ce soir dans une auberge habituelle où la conversation tournera encore autour des pieds et des kilomètres, sans jamais aborder les paysages du coeur ou de l'âme, où chacun se préparera à sauter du lit le plus tôt possible. Triste de penser que ce chemin ressemble parfois plus à une randonnée qu'à un pèlerinage, qu'il manque singulièrement de spiritualité.
Maryvonne Robineau, Compostelle en famille, Opéra, 2007, p. 96-97