Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
Voilà : j'y suis enfin, à cette porte redoutée ! Point de neige pour me barrer la route, ou si peu, grâce à la chaleur des trois derniers jours. Cependant, je l'ai échappé belle car, la semaine passée, d'après le livre d'or du refuge, deux Autrichiens ont été bloqués ici par la tempête.
Il faudrait plutôt l'appeler Hütte, cette robuste construction de bois qui excède à peine la taille d'une cabane, à quelques mètres en contrebas du col, et dans laquelle je décide de passer la nuit. Dans l'unique pièce de 4 mètres sur 3, un banc fixé au mur court sur trois côtés ; devant : une table aux pieds de bouleau dont on n'a pas enlevé l'écorce, et un autre banc en vis-à-vis. Un miroir ébréché au mur, une armoire à pharmacie - "Ne s'en servir qu'en cas d'urgence" -, une poubelle et une urne cadenassée pour les donations. Trois restes de bougies éméchées à force d'avoir brûlé, et pas d'allumettes. Au-dessus de la fenêtre ornée de rideaux à petits carreaux rouges et blancs, qui s'ouvre en direction d'Engelberg, un crucifix. C'est tout. Que demander de plus ? De l'eau ? A dix pas, le ruissellement des congères se termine en cascade pour la douche glacée du matin, tandis qu'un peu plus loin un névé s'épuise en reflets mouillés et donne à ce coin de montagne des airs de vasière à marée basse.
Du fond de la vallée monte un tintinnabulement ininterrompu de clochettes de mouton. Venant d'ailleurs, de nulle part, les notes plus ventrues des sonnailles des vaches. Oubliant la servitude des kilomètres, je consacre la fin d'après-midi à goûter ce paysage d'exception en compagnie de marmottes au pelage gris qui promènent leur frimousse curieuse entre les rochers. Comme elles, je paresse au soleil finissant (...).
A 19 heures, plus un seul randonneur car la civilisation se situe à plus de quatre heures de marche de chaque côté. Le lieu est si sauvage que cela pourrait être quatre ans. Ah ! s'ils savaient, ces marcheurs à la petite journée, dans quel luxe je vais passer la nuit ! Qu'importe la dureté des bancs sur lesquels je vais tenter de dormir... L'obscurité a noyé les vallées. Les troupeaux sont rentrés à l'étable, puis le crépuscule s'est mué en noirceur. Là-haut, les sommets se découpent en ombres chinoises sur le ciel d'encre, le vent siffle et les étoiles s'allument au firmament. Ce soir, la montagne entière m'appartient.