Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
Je refais mon sac et le cache dans les branches d'un palo verde. Avec en poche des cacahuètes et en main deux grosses gourdes vides, je prends le vieux sentier vers ce que j'espère être Cabeza Tank. Si je n'y trouve pas d'eau, je serai dans de sales draps. Mais tous les signes sont positifs : l'air clair lavé par la pluie, la brume d'hier au-dessus du fond de la vallée, les traces d'inondations récentes dans les ravines asséchées, les fleurs jaunes de l'encelia farinosa, le vert éclatant des créosotiers, la gaieté générale des oiseaux. Et mon propre besoin. (...)
Ma route serpente à travers une magnifique forêt de cactus, monte jusqu'à une petite faille entre les montagnes, descend dans un canyon rocheux multicolore. Il y a de la roche couleur de foie cru, de fer rouillé, d'éponge moisie, de vert-de-gris. Des parois frappées d'à-plats de lichens verts, gris, jaunes, oranges et bleus. Çà et là, un gaillard dodu d'arbre éléphant pavoise, son écorce dorée de feuilles vert menthe miniatures. Des agaves lechuguilla coiffent la ligne de crête, leurs grandes tiges à fleurs sèches dressées vers le ciel. Comment des choses vivantes peuvent-elles vivre dans cete roche stérile et cet air privé d'humidité, et survivre à la chaleur morte et sèche et époustouflante des six mois d'été du désert ? La première réponse est que peu de choses le font. Et que celles qui y survivent ont leurs stratagèmes : frugalité, dormance, simplicité et, pour ce qui est des cactus, vision à long terme - stockage de l'eau.
Je marche un long moment dans le silence absolu. Pas un bruit autre qu'un bourdonnement de mouche. Les araignées brillent dans le soleil au centre de leurs pâles toiles de gaze. Je quitte la vieille piste de jeep, ou route de chariots, ou quoi que cela ait pu être il y a un siècle, pour prendre une sente de gibier qui sinue à travers les buissons et descends dans une ravine fraîche, ombragée et infestée d'ambroisie. C'est toujours risqué de s'écarter de son chemin en terrain inconnu, mais ça semble être un raccourci.
Edward Abbey, Un fou ordinaire, Gallmeister, 2009, pp. 36-38
à suivre...