Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
" Peut-être que l'art rupestre fut créé par des spécialistes. Par des chamans et des sorciers invoquant avant la chasse quelque puissance magique alliée. Exécutant un cerf abattu par une flêche, l'homme-médecine pense peut-être que ses désirs peuvent être en eux-mêmes une cause suffisante pour leur réalisation. Magie imitative : la vie imite l'art. Ainsi les peintures rupestres et les pétroglyphes pouvaient avoir un sens religieux, la chasse jouant un rôle central dans la religion de tout chasseur.
L'art servait de registre. De magie pragmatique. Et de communication entre nomades. Trou d'eau derrière le prochain coude : voilà peut-être le sens de tel zigzag étrange. Avons tué douze moufflons ici, il y a tout juste deux ans, dit cet autre pictogramme. Nous étions là, disent les chasseurs. Nous étions là, disent les artistes. (...)
La première réaction de quiconque voit ces étranges images pour la première fois est tout simplement humaine : Que peuvent-elles vouloir dire ?
Peut-être que le sens n'est pas d'une importance primordiale pour elles. Peut-être que ce qui est important, c'est de reconnaître l'art, où qu'il se trouve, et sous n'importe qu'elle forme. Ces peintures et ces pictogrammes sur la roche des canyons sont des signes précieux en eux-mêmes, en tant qu'oeuvres élégantes, fraîches, originales (...), tout en économie du trait, précision du point, intégrité de la matière. Elles sont magnifiques. Et elles datent toutes de plusieurs centaines d'années - certaines peut-être sont beaucoup plus vieilles encore. (...)
Sur de nombreuses parois du désert, on peut voir la figure du joueur de flûte bossu Kokopelli (c'est un nom hopi). Nomade, très certainement, et homme aux pouvoirs étranges, Kokopelli fut peut-être le flûtiste enchanteur qui mena les habitants des falaises hors des canyons, loin de leurs peurs, jusqu'aux hauts pays découverts du Sud, où les gens pouvaient vivre plus comme des humains et moins comme des chauve-souris. Peut-être était-il un homme-médecine itinérant, rebouteux des corps et guérisseur des âmes sauvages à l'imagination fiévreuse. Personne ne le sait. Le souvenir du vrai Kokopelli, s'il existât jamais, s'est perdu. Seule a survécu sa silhouette, son image gravée dans le roc. Dommage. Nous sommes nombreux qui aimerions beaucoup entendre la musqiue qu'il jouait en soufflant dans son fameux pipeau.
Le désert américain fut découvert par un peuple inconnu. Ces hommes en testèrent les plus profonds secrets. Aujourd'hui, ils ont disparu, comme le tapir et le coryphodon. Mais le message mystérieux qu'ils nous ont laissé demeure, écrit sur la roche. Un message préservé non pas en simples mots et chiffres, mais sous la forme durable de lignes sur la pierre. Nous étions là.
Le langage, dans l'esprit d'un poète, cherche à se transcender, cherche à "saisir ce qui n'a pas de nom". Il semble raisonnable de supposer que le peuple inconnu qui laissa cette trace de son passage ressentait le même désir de permanence, le même besoin de communion avec le monde que nous aujourd'hui. Chercher un autre sens est peut-être aussi futile que de chercher un sens au désert lui-même. Que signifie le désert ? Il signifie ce qu'il est. Il est là, il sera là quand nous ne le serons plus. Mais pour un temps, nous, choses vivantes - hommes, femmes, oiseaux, et ce coyote qui hurle au loin, là-haut, sur sa crète de grès -, fûmes partie intégrante de tout ça. Cela devrait suffire."
Edward Abbey, Un fou ordinaire, Gallmeister, 2009, pp. 119-122.