Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
"Au poste frontière, taxis et camions attendent, rangés sur un kilomètre de queue. Tour à tour, les chauffeurs interviennent et me font savoir qu'on ne peut pas traverser la frontière à pied. La très officielle police des frontières assurre que les militaires syriens interdisent le passage piéton de la frontière. "They are going to shot you." C'est la phrase de trop. Celle qui fait basculer la décision. C'est trop grossier. Non, je ne crois pas que les policiers syriens vont me tirer dessus. Je suis curieux de voir ce qui va se passer. La main sur le coeur, je salue mes hôtes turcs, les remercie, les contourne ostensiblement, passe sous la barrière rouge et blanche et m'engage dans le vallonnement. Les premières secondes sont intenses. Rien ne se passe. Une minute. Le poste frontière turc disparaît de ma vue. Ils ne sont toujours pas venus me rechercher. Ce n'était que du bluff, de l'intimidation. Je continue donc.
Tout est bien. Sur deux kilomètres, les collines du djebel bordent la route de chaque côté. Le regard ne porte pas loin. Je suis complètement seul. A huit heures, la route n'est pas ouverte à la circulation. Comme en Anatolie, marche et respiration se synchronisent en silence. Quelle beauté ! Les yeux regardent en haut, à droite, à gauche. Cette improbable traversée du no man's land est un pur bonheur. Le bonheur d'exister. Les busards planent. Le soleil monte dans le ciel. Il chauffe la terre rouge et les dalles calcaires.
La responsabilité, c'est la capacité immédiate de répondre à la question. De donner une réponse qui porte vie. De donner une réponse qui transhume du monde au royaume. Instant magique, intuitif. Auteur de sa vie. Trois mois de marche pour contacter, enfin, cette fulgurante autorité. Le sourire grandit à chaque pas. Liberté, authenticité. La vie bouillonne. Il fallait être là, aujourd'hui. Alléluia !
Dans un virage, deux militaires s'approchent. Surpris, ils me regardent. Puis me saluent et m'accompagnent jusqu'au poste, où je suis accueilli par des policiers syriens affables, souriants et amusés de voir le bâton, le sac à dos et tout l'attirail du marcheur.
- Where do you go ?
- Dammas, Amman !
- Welcome to Syria !
- Thank you, nice to be here !
André Weill, Le marchant de bonheur, éditions Le Mercure Dauphinois, 2008, p. 137-138.