Aimant la nature, la randonnée la philosophie et les récits de voyages, je vous livre ici des extraits, parfois commentés, de livres que j'ai aimés, en rapport, et si possible à l'intersection, de ces différents sujets.
"La route est connue pour ses pillages et ses vols. Du côté ukrainien, même les douaniers sont capables d'extorquer de l'argent aux voyageurs ou de leur confisquer les objets qui leur plaisent." C'est ce qui figure dans le guide. Bien sûr, nous décidâmes sur-le-champ de nous y rendre. D'autant qu'à part celui de Záhony, la Hongrie ne dispose d'aucun autre point de passage avec l'Ukraine.
Pendant que nous attendions le train transfrontalier à la gare de Záhony, nous effectuâmes tous les préparatifs. Tout d'abord, nous cachâmes au fond du sac à dos "l'objet qui pourrait leur plaire", c'est-à-dire l'appareil photo pratica vieux de quinze ans. Ensuite, nous nous préparâmes à "l'extorsion" en mettant dans diverses poches divers billets de banque dans toutes les monnaies dont nous disposions. Ici un dollar, là-bas dix en cas de corruption sévère. Et de plus, les couronnes slovaques, les forints et même les leis roumains - car qui pouvait deviner de quoi ces gars allaient précisément avoir besoin. Nous buvions notre dernier verre de körte pour nous armer de courage, tout en écartant cette pensée insistante, à savoir, qu'il s'agissait peut-être du dernier verre de körte de notre vie. (...)
Un garde-frontière arriva en compagnie d'un douanier. Il vérifiait les passeports à la va-vite et y apposait négligemment un coup de tampon. J'essayai à toute vitesse de me rappeler où j'avais mis tous ces billets de banque. De peur, j'avais tout oublié et il était à craindre que je sorte, comme le dernier des imbéciles, par exemple les cinquante baks. Le garde-frontière se rapprochait de plus en plus, et moi, dans un état de légère panique, je serrais dans ma main un billet de cinq-cents lei roumains, qui représentait le prix d'une boite d'allumettes à Bucarest. Le garde finit par arriver jusqu'à nous et je lui tendis nos passeports. Il y jeta à peine un regard, les mit dans sa poche et dit en ukrainien : "Venez me voir à la gare de Cop."
A la gare de Cop avait lieu le déchargement. On faisait passer par dessus les têtes, les machines à laver, les réfrigérateurs ainsi que les quarts et les moitiés de voiture. Les deux boules à zéros portaient, dans la plus grande entente, un poste de télé. Nous aperçûmes notre garde au milieu de la foule. Il nous fit un signe de la main, lent et plein d'ennui. Pendant que nous le suivions, j'essayai de me rappeler où j'avais caché les cents dollars. Il nous conduisit, comme des condamnés, à travers la douane. De temps à autre, il faisait un signe de la tête à tel ou tel autre. Nous franchîmes le portique de la douane, nous franchîmes le portique de contrôle des passeports, nous passâmes à travers la foule et tout d'un coup, nous nous retrouvâmes de l'autre côté. Et alors, notre cicérone de nous rendre nos passeports tamponnés et de nous dire : "Je ne voulais pas que vous fassiez toutes ces queues . Vous avez des hryns ?" "Seulement des dollars", lui répondis-je en parfait imbécile. Il parcourut du regard la salle et fit un signe de la tête à un homme de taille moyenne qui tenait un sac plastique à la main. Le type s'approcha. Le garde lui dit : "Fais le change. Mais selon un cours correct." Le sac en plastique était rempli de hryns en liasses, maintenues à l'aide d'un élastique. Le garde nous demanda si nous désirions autre chose, nous souhaita bonne route et nous fûmes de nouveau seuls.
Andrzej Stasiuk, Sur la route de Babadag, Christain Bourgeois, 2007, pp 93-96.